Surpopulation carcérale, détention préventive prolongée : Algassimou MC Diallo remue le couteau dans la  plaie de la Justice (Interview) 

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C’est un secret de polichinelle, la maison centrale de Coronthie n’est plus commode. L’infrastructure est obsolète, les conditions de détention sont dégradantes et plusieurs détenus y passent des années sans être présentés devant un juge. 
 Les moins chanceux qui arrivent dans cet hôtel cinq étoiles, trouvent la mort dans des conditions assez douteuses.
Toutes ces questions liées aux conditions carcérales ont été abordées par Algassimou MC Diallo, président de l’ONG Santé et Hygiène Carcérale à la faveur d’une interview accordée à notre rédaction. Celui qui  fait le tour des prisons civiles pour constater les conditions de détention de ceux qui sont en conflit avec la loi, n’a guère mâché ses mots car dit-il « notre appareil judiciaire est au bord du gouffre »
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Nimbanews.org : Parlez nous de votre ONG et quels sont vos objectifs ?
Algassimou MC Diallo : l’ONG Santé et Hygiène Carcérale  est une organisation non gouvernementale de droit guinéen et à but non lucratif et apolitique.
 L’objectif principal est de promouvoir le développement durable dans notre pays, faire la promotion de la santé publique globale, la santé en milieu carcéral  et la santé scolaire et universitaire. Il y a aussi la protection de l’environnement, la protection d’une justice indépendante pour tous, la lutte contre la corruption en milieu judiciaire et carcéral et surtout la gouvernance dans les zones minières, promouvoir l’agriculture, la sécurité publique des citoyens et de leurs biens ainsi que la promotion des droits de l’homme qui constituent le socle de la démocratie et de l’Etat de droit.
Vous vous rendez régulièrement à la maison centrale de Coronthie, quel est votre constat sur le plus grand établissement pénitentiaire du pays ?
C’est la vitrine de l’administration pénitentiaire du pays. Elle est la plus grande entreprise pénitentiaire de la République de Guinée. Le constat est plus ou moins bon. Il faut le dire, la surpopulation carcérale est d’actualité. Il faut rappeler que cette maison centrale a été construite depuis la période coloniale, pendant ce temps, Conakry n’atteignait pas Dixinn. Aujourd’hui, Conakry est grande, et on n’a pas construit d’autres établissements pénitentiaires. Donc, la surpopulation carcérale pose énormément de problèmes dans le milieu judicaire et surtout, elle ne favorise pas un environnement favorable aux personnes incarcérées qui sont en conflit avec la loi. Ceci dit, il va falloir qu’il ait une politique de désengorgement des prisons, ce qui pourrait être une très bonne chose. Nous sommes en train de voir qu’est-ce qu’il y a lieu de faire à ce niveau.
Maintenant en termes de respect des droits humains, c’est plus ou moins bon. Il n’y a pas quand-même des cas de torture corporelle. Avec les personnes détenues, la torture peut-être morale et à ce niveau ; ça peut ne pas venir forcément de l’administration pénitentiaire. Il y a quand-même un environnement d’harmonie entre la garde pénitentiaire et les personnes en détention.
Le souci c’est globalement la surpopulation carcérale. Quand quelqu’un est en détention et passe de très longues années sans être jugée, cela pourrait l’affecter négativement.
En vous rendant à la maison centrale de Coronthie, l’accès est facile pour vous ?
Dans tous les pays l’accès n’est pas facile. On ne peut pas accéder à une prison comme si on vient au marché. Dans la détention, il y a des normes qu’il faut respecter, le règlement intérieur n’est pas adapté et approprié à n’importe qui.
La prison c’est une chose importante qu’il faut respecter, il faut éviter de rentrer souvent en contact avec ces gens-là. Mais cela ne veut pas dire que ceux qui sont en détention n’ont pas droit de visite de la part de leurs proches parce que, cela peut aussi favoriser la réinsertion carcérale.  Chaque établissement a un règlement intérieur en vigueur que nous sommes obligés à respecter.
Quels sont vos rapports avec les autorités (parquets et l’administration pénitentiaire) pour l’amélioration des conditions carcérales ?
Ce n’est pas souvent facile mais pour le moment, il faut se féliciter et apprécier le mode de fonctionnement de la direction de l’administration pénitentiaire qui ne ménage aucun effort pour maintenir le cap. La surpopulation carcérale pose énormément de problèmes, ça nécessite un recrutement de plus, ce qui n’est pas le cas et surtout ça nécessite beaucoup de plus de dépenses. Mais est-ce le coût budgétaire du département de la Justice est amélioré pour ce secteur épineux ? Avec les parquets, ça va, nous avons de bonnes relations pour la plupart des cas quant il s’agit du cas des prévenus qui ont séjourné pendant de longues durées. Nous venons intervenir notamment au tribunal pour enfants, le tribunal de première instance de Mafanco et le tribunal militaire. Pas plus tard la semaine dernière, nous étions dans ce tribunal, on a eu des échanges avec monsieur le procureur sur des questions relatives à des militaires qui sont en détention prolongée et attendent toujours un procès. On nous a promis de diligenter ces procédures les jours et semaines à venir. C’est une affaire que nous suivrons de près. Avec le tribunal de première instance de Dixinn, ce n’est pas facile mais jusque-là, nous n’avons réussi à rencontrer le procureur Sidy Souleymane N’Diaye qui n’est pas disposé. On comprend que c’est des juridictions à part entière. Il y a des moments où c’est compliqué, surtout quand la tension monte à l’extérieur de la prison, surtout quand il y a des politiques qui font des sorties, lorsque les médias dénoncent. Finalement on assimile les organisations de la société qui veulent intervenir à des journalistes. Pour ce qui du rapport avec les gardes pénitentiaires, ce n’est pas facile mais exceptionnellement, avec moi, on se comprend régulièrement.
Des journalistes et activistes de la société civile croupissent en prison, quel est votre regard sur ce fait diversement apprécié ?
A mon avis, ce sont des personnes qui nécessitent de l’humilité car, ils osent dire ceux que les autres ne peuvent pas dire ou refusent de dire plus haut. Ils dénoncent ce que les autres ignorent au risque de leur vie en sachant qu’on peut les réduire à un silence éternel. C’est aussi une des préoccupations de l’ONG, nous sommes en train de faire des études là-dessus, faire quelques propositions. Toute ma solidarité à l’endroit de ces journalistes et ces acteurs de la société civile qui sont en détention. Je pense à Foniké Menguè, c’est quelqu’un qui droit dans ses bottes. Si on accorde de l’humilité à des députés qui sont va-t-en guerre,  qu’on accorde des mesures de protection à des insulteurs de la République c’est extrêmement grave alors que les acteurs de la société sont en prison. L’Etat devrait arrêter de tenter de résoudre nos problèmes structurels par des solutions conjoncturels. Ça ne marchera pas.
Est-ce que votre ONG s’intéresse aux prisons de l’intérieur du pays ? 
C’est aussi notre objectif. C’est une organisation à caractère national, nous intervenons un peu partout. A Dubréka, nous venons régulièrement et nous étions à Coyah. Nous partons également à Forécariah et à Koundara. Il y a encore des choses à faire à ce niveau. A l’intérieur du pays, il y a des zones où il n’y a pas de prisons civiles, ça pose problème. Par exemple à Koundara à la maison d’arrêt, quand on a échangé avec des gens, le procureur nous a fait comprendre qu’ils sont obligés de transférer leurs prisonniers jusqu’à Gaoual à près de 200 Km. Cela entasse forcément le fonctionnement normal des audiences. Le travail des magistrats va être interrompu, ça peut ne pas fonctionner convenablement. C’est pourquoi, nous lançons un appel au département de la justice pour refaire cet établissement pénitentiaire. Ce problème n’est pas sans conséquences, dans le transfert des prisonniers, il peut y avoir des évasions et ce même risque peut entrainer la surpopulation carcérale au niveau de Gaoual. C’est une chose que nous dénonçons, c’est regrettable et lamentable à ce niveau.
Les détenus bénéficient-ils d’une assistance de votre part ?
L’essentiel est que nous sommes en train de faire notre travail au service de la population carcérale. Chacun a sa façon de comprendre les choses. Nous, on réussit souvent à faciliter l’organisation d’un procès pour certains. Nous accompagnons des détenus en termes de médicaments, nous accompagnons les enfants qui n’ont pas de prise en charge malgré nos maigres moyens. Nous jouons un rôle de médiateur pénal entre souvent, la partie civile et certains prévenus qui sont en détention avant même d’en arriver à un procès.
Ensuite, nous interpellons les juridictions sur les cas de dossiers classés sans suite depuis de longues années pour leur dire qu’il y a un prévenu ici. A Mafanco par exemple, nous sommes venus interpeller la présidente pour sortir tous les dossiers criminels qui ont fait au moins 10 ans sans être jugés.
Nous jouons aussi un rôle de conseiller psycho-social avec les prévenus en qualité d’éducateur et de travailleur social à ce niveau dans les différents établissements. Il faut le dire, cela permet aux personnes en détention d’espérer encore une sortie. La meilleure façon d’étouffer quelqu’un en détention c’est le stress. Et nous essayons de les aider à dégager le stress. Comme le dit un dicton, il n’y a aucun moyen pour une personne en détention de s’assurer de sa survie carcérale quand il voit que les personnes qui sont en liberté se soucient de leur sort. C’est ce que nous faisons en longueur de journée. Nous interpellons parfois des avocats et beaucoup d’autres choses.
Des prisonniers passent de longs moments en détention préventive, comment vous trouvez cette situation ?
Beaucoup de personnes restent en détention préventive très prolongée sans aucun procès. Cela nous amène forcément à dire que notre appareil judiciaire est très malade, notre système judiciaire est extrêmement défaillant de telle sorte que nous n’arrivons pas à comprendre qu’au nom de la légalité qu’on prive le droit individuel des personnes incarcérées. C’est regrettable.  Pour une infraction de nature délictuelle, le mandat de dépôt est de trois mois, renouvelable une fois. Passé ce délai, le juge d’instruction se dessaisit du dossier qu’il doit envoyer au parquet pour des fins de correction pour qu’il ait procès. Pour des cas criminels, c’est six mois renouvelable une fois. Donc, si on passe ce délai, c’est simplement une violation grave des droits de l’homme en milieu carcéral. Et ça, il faut le dire. Nous avons alerté sur beaucoup de cas, nous avons tenté de rencontrer le ministre de la justice. Lui-même est conscient, quand il a pris la tête de ce département, il a fait une visite à la maison centrale. Il a dénoncé et interpellé les magistrats d’organiser le plus vite que possible les procès. Pour le moment, c’est ce qui n’est pas à l’ordre du jour. Nous dénonçons cela en longueur de journée.
Un dossier peut finir à l’instruction et se retrouver au bureau du procureur et reste là durant un bon moment sans aucun jugement. Il faut que lui-même transfert le dossier au bureau du président ou présidente du tribunal pour qu’il ait l’organisation d’un procès. Ce qui n’est pas le cas pour le moment. Ça veut dire qu’il y a beaucoup de choses à faire. Il n’y a pas ce qu’on appelle la centralisation des affaires judiciaires, ce qui cause très malheureusement d’énormes problèmes aux personnes détenues. Il arrive à des moments où le dossier peut se perdre dans les bureaux s’il n’est pas numérisé. Notre appareil judiciaire est au bord du gouffre, il est extrêmement défaillant. Ça mérite d’être refait.
Au regard tout ce qui a été évoqué comme manquement, vous demandez quoi au ministre de la Justice ?
On a essayé plusieurs fois de le rencontrer mais pour le moment il n’a pas accepté de nous donner une réponse favorable. Nous l’interpellons en tant que structure d’accompagnement, pour mettre les moyens à la disposition des magistrats, créer des conditions de travail adéquat pour l’organisation des procès et faire valoriser notre appareil judiciaire et rendre indépendant les magistrats.
Nous invitons ce département à relancer les anciennes prisons civiles, que chaque commune de Conakry soit dotée d’une prison civile. La maison centrale qui est la plus grande entreprise pénitentiaire du pays doit normalement recevoir uniquement des personnes condamnées. Créer des conditions de réinsertion socioprofessionnelle des personnes incarcérées pour éviter la récidive carcérale. J’interpelle également  le ministère de la justice pour nommer des juges d’application des peines dans toutes les juridictions du pays et mettre les moyens à leur disposition pour faciliter l’applicabilité des peines et l’exécution de celles-ci conformément à la loi et au régime pénitentiaire mais aussi, ces gens-là peuvent faciliter le désengorgement des prisons aujourd’hui. Il faut qu’il ait un environnement de bonne conduite et d’un changement de comportement parce que, nous nous battons pour que nos prisons soient des centres de correction, d’éducation et de réinsertion.
Il ne faudrait pas qu’on privilégie l’emprisonnement, c’est quand-même une exception sinon, le principe c’est la liberté. Au moins dans le Code Pénal, il y a 17 possibilités qui peuvent éviter la prison ferme.
Interview réalisée par Siba Engagé