Dr Ibrahima Sakho : « Toute élection organisée en Guinée qui n’est pas crédible, je ne participerai jamais »

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Dr Ibrahima Sakho, président du CPUG

Les guinéens se rendront aux urnes le dimanche, 18 octobre 2020 pour élire un nouveau président à la tête du pays ou continuer avec le président Alpha Condé, candidat à sa propre succession.

Cette élection suscite l’attention des médias internationaux. C’est dans ce cadre que Dr Ibrahima Sakho, président du parti Changement, Progrès, Unité pour la Guinée (CPUG) était l’invité hier jeudi, 15 octobre 2020 de TELESUD.

L’opposant a donné les raisons de sa non participation et son regard sur le déroulement de cette échéance qui fait craindre une crise post-électorale.

Lisez !

Le pays pourra-t-il une fois encore échapper à une énième crise postélectorale ? Le scrutin se tiendra le 18 octobre prochain, la réflexion que je me faisais, c’était, il a finalement échoué à ne pas faire reporter cette élection.

Dr Ibrahima Sakho : vous savez qu’aujourd’hui en Guinée, l’heure est grave puisque ce scrutin que nous ne souhaitons pas, que la majorité des Guinéens ne souhaitent pas aura lieu malgré des protestations d’ailleurs qui ont été réprimées dans le sang. Pour moi, c’est un délit démocratique et je trouve cela dommage. Donc ce que nous voulons, ce que la majorité des Guinéens veulent, c’est que monsieur Alpha Condé comprenne que ce projet funeste qu’il veut nous faire faire pourrait nous amener  dans les abîmes, dans le chaos généralisé qui pourrait aboutir à la « Somalisation » de notre pays

Vous allez très fort là, la Somalisation de votre pays ?

Pas du tout, quand vous connaissez l’histoire électorale de la Guinée entre 2010 jusqu’à 2020, pour des questions électorales notamment par rapport  à des élections non tenues à date ou encore des élections dont les résultats ont été contestés, dont avons eu à peu près 260 morts, ce qui est quand-même grave. Et, ça c’était les enjeux par rapport aux élections législatives et municipales. Là on a à faire à un enjeu majeur contesté, anticonstitutionnel, illégitime et illégal. Donc, aller dans de telles conditions où l’élection n’est pas transparente, n’est pas crédible, n’est pas acceptée des partis politiques et de la majorité de la population guinéenne ; c’est exposer sans aucun doute la population guinéenne à des morts certaines et inutiles.

On a l’impression qu’il n’y a pas de mots assez durs dans votre vocabulaire pour qualifier ce troisième mandat sollicité par le président Alpha Condé et la façon surtout dont les choses sont déroulées?

Quand monsieur Alpha Condé a été élu en grande partie par rapport à son idée de démocratie, la volonté pour lui d’installer la démocratie dans notre pays. Dix ans après, quand nous constatons que cette même démocratie pour laquelle il s’est battu pendant plusieurs années, il l’a foule au sol, pour moi c’est quand-même très grave.

Vous avez dit  qu’on aurait dû arrêter cette mascarade, reporter l’organisation des élections parce que les conditions n’étaient pas réunies

Cette élection voulue par Alpha Condé est anticonstitutionnelle dans un premier temps. Dans un deuxième temps, le fait qu’Alpha Condé veuille se présenter à l’élection présidentielle qui a été validée par la Cour Constitutionnelle inféodée au pouvoir est aussi illégal et illégitime.

Donc pour moi, ce qui était important c’était le respect de l’Etat de droit, ce respect de l’Etat de droit c’est par rapport à la Constitution, la loi fondamentale qui a été il y  a dix ans approuvée et acceptée par les partis politiques, par les syndicats, par la société civile et par les militaires. Donc, ne pas vouloir respecter cette Constitution de 2010.

C’est quand-même terrible pour la Guinée de voir un homme de 82 ans en fin de mandat vouloir par des stratégies malsaines se maintenir au pouvoir en disant qu’une fois qu’il y aurait une nouvelle constitution, ça sera un nouveau mandat pour une quatrième République.

Franchement c’est prendre les Guinéens pour des enfants, pour des gens qui ne réfléchissent pas.

J’ai dû comprendre que vous auriez voulu aller à l’élection présidentielle, pourquoi vous n’y êtes plus allé ?

J’ai été contre le troisième mandat qui est illégitime, qui ne respecte pas la constitution et au-delà de cela, il y a un certain nombre de préalables à une élection présidentielle, un enjeu aussi majeur par rapport au fichier électoral, par rapport aux membres de la commission électorale nationale indépendant qui n’ont de noms qu’indépendants. En plus de ça, vous avez la Cour Constitutionnelle qui est également à la solde du pouvoir, tout ceci ne pouvait pas me permettre d’aller à une élection qui serait biaisée déjà à l’avance et surtout qui exposerait mes concitoyens guinéens à des violences postélectorales. Pour moi, je suis un démocrate.

Tout comme Alpha Condé, Cellou Dalein et les dix autres candidats, tous se considèrent comme des démocrates et pourtant ils y vont.

Quand on se dit démocrate, je prends le cas de Cellou Dalein Diallo ensuite je parlerais d’Alpha Condé avec son bilan par rapport à la démocratie. Cellou Dalein au départ, était contre ce troisième mandat, lorsqu’on est contre un principe on doit aller jusqu’au bout. Le fait de se présenter à cette élection alors qu’il sait pertinemment qu’elle est illégale, pour moi ce n’est pas de la démocratie. C’est plutôt une fois du délit de démocratie.

Vous lui en voulez de s’être présenté à l’élection présidentielle ou vous le jalousez parce que vous, vous n’avez pas eu l’occasion de vous présenter ni les moyens non plus ?

Pas du tout, vous savez les moyens, ce n’est pas important dans une élection présidentielle. Pourquoi, parce qu’on s’y prépare  avant de s’engager. Franchement les moyens, ce n’est pas ce qui me manque mais le fait pour Cellou Dalein de dire qu’il ne souhaite pas un troisième mandat et de légitimer en se présentant à l’élection présidentielle contre Alpha Condé, pour moi c’est antidémocratique. Quand on est en démocratie, les principes sont importants, sans principe il n’y a pas de démocratie et quand on ne respecte pas les principes de la démocratie, il n’y a pas lieu de se dire démocrate ou de vouloir aller à une élection pour des raisons qui lui sont propres.

L’élection va quand-même se dérouler malgré votre opposition, malgré ce que vous reprochez aux uns et aux autres

Ce n’est pas moi qui reproche quelque chose aux uns et aux autres, c’est l’avis de la majorité des guinéens qui ne souhaitent pas cette élection présidentielle parce qu’elle sera contestée pour des raisons que je viens de citer. Donc, ce n’est pas ma volonté à moi, c’est plutôt la volonté de la majorité des guinéens qui ne veulent pas aller à cette élection parce qu’ils savent très bien que ça aboutira sans aucun doute à des violences mortelles comme cela a été le cas ces dix dernières années.

J’entends dans vos éléments de langage qu’il faut craindre une crise postélectorale comme on l’a déjà vécue en 2010, et en 2015?

C’est une réalité, pour que tout se passe dans un climat apaisé, il faut respecter l’Etat de droit et cet Etat de droit c’est la constitution. Si on ne respecte pas la constitution, il est clair et certain qu’il aura des contestations surtout le non respect de cette constitution là est décrié par la majorité des guinéens. Le fait d’aller à une élection parce qu’on a tous les leviers dans le pays contre la majorité de la population est une chose antidémocratique. Depuis que cette élection a commencé, il y a eu beaucoup de violences dans les différentes villes de la Guinée en l’occurrence Kankan, Labé et à Siguiri. Certains candidats comme Cellou Dalein ont été empêchés de mener librement et démocratiquement leur campagne même si je suis contre cette élection présidentielle qui est anticonstitutionnelle, qui est illégale. Mais pour moi, c’est aussi antidémocratique du moins que Cellou Dalein  a accepté d’aller avec Alpha Condé à cette élection, l’Etat devrait prendre ses responsabilités, permettre à Cellou Dalein d’aller où il veut en Guinée et mener de façon libre et démocratique sa campagne.

Est-ce qu’on risque d’avoir au moins un second tour entre Cellou Dalein Daillo et Alpha Condé ?

Sincèrement aller à une élection pipée d’avance et penser qu’on pourrait avoir un second tour entre Cellou Dalein et Alpha Condé en sachant très bien que tous les leviers financiers, par rapport à la commission électorale nationale indépendante, la Cour Suprême et le fichier électoral sont à la solde d’Alpha Condé qui veut vraiment en découdre avec Cellou Dalein d’où leur terme « Coup Fatal ». Je pense qu’il n’y aura pas de second tour.

Cette élection porte en elle-même les germes d’une contestation certaine au lendemain de la présidentielle ?

C’est une évidence, vous savez quand on voit le déroulé depuis cette idée folle d’Alpha Condé de briguer un troisième mandat et tous les morts qu’il y a eu en Guinée depuis plusieurs mois, on peut craindre le pire.

 Il y a une citation qui dit que « quand les dieux veulent vous perdre, ils vous rendent fou ». Je pense qu’Alpha Condé et son clan sont fous pour amener les guinéens dans un chaos de violences généralisées que la majorité des guinéens n’en veulent pas. C’est pourquoi, il est important que la communauté internationale vienne en aide aux guinéens notamment la France, les Etats-Unis et l’Union Européenne pour qu’ils fassent tout pour qu’Alpha Condé puisse renoncer à cette élection, qu’il puisse renoncer aussi à se présenter à une quelconque élection.

Ce n’est pas trop tard ça ?

Non ce n’est pas trop tard, quand on aime la démocratie, quand on aime la vie humaine il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Comment ils vont faire pour intervenir dans un scrutin  où ils n’ont pas envoyé des observateurs par exemple ?

Vous savez, Alpha Condé c’est un homme qui est sensible aussi aux appels des grands de ce monde. Il suffit tout simplement qu’ils disent nous prenons notre responsabilité aujourd’hui et que nous demandons à Alpha Condé de renoncer à cette élection, de préparer une transition civile, je pense qu’il comprendra et il le fera. S’ils ne prennent pas leur responsabilité en ce temps paisible, ils apprendront lorsqu’il y aura des morts en Guinée.

Si je vous entends entre les lignes ce soir, vous êtes en train de dire qu’il n’est pas encore trop tard d’arrêter « cette mascarade » et qu’on pourrait mettre en place une transition dans le pays, installer un gouvernement de transition, organiser les élections dans les meilleurs délais et avec les conditions idoines ?

C’est possible parce que la vie humaine est très chère, elle vaut plus que cette élection. C’est pourquoi, je ne me suis pas présenté  puisque je savais très bien qu’en me présentant, j’allais exposer mes compatriotes guinéens à des morts certaines. Je n’ai pas crée mon parti politique Changement, Progrès, Unité pour la Guinée (CPUG) pour que les guinéens aillent à la morgue. J’ai crée ce parti pour que mes concitoyens guinéens comprennent, en fin goûtent à la démocratie et surtout à l’amélioration des conditions de vie. Donc, toute élection organisée en Guinée qui ne sera pas crédible, qui ne sera pas transparente, qui ne sera pas acceptée de tous, moi je ne participerai jamais parce que je tiens à la vie de mes concitoyens guinéens. C’est important pour moi de dire qu’il n’est pas trop tard de sauver mon pays, pour sauver la vie des guinéens.

Interview décryptée par Siba Engagé

Tel : 626 50 44 68